Histoire
Sherlock Holmes à Strasbourg : l'aventure du vagabond épinglé
Super flux n°10 - Décembre 2008Dans la grande tradition des pastiches inspirés, Jean Alessandrini transpose avec talent les aventures Sherlock Holmes dans notre bonne vieille ville.
L'idée part d'un postulat assez simple : Dans ses «aventures véridiques » (c'est à dire, celles signées par Conan Doyle) lors d'un de ses déplacements ferroviaires entre Bruxelles et Genève, le plus grand détective de tous les temps à été obligé de passer par Strasbourg et, selon de savantes déductions et études des horaires de trains de l'époque, d'y passer une nuit.
En partant de cette constatation, notre auteur brosse une petite aventure apocryphe, qui s'insinue entre ces deux trains... du grand art !
PAR JEAN ALESSANDRINI
En ce dernier lundi du mois d'avril 1891, mon ami Sherlock Holmes et moi occupions un compartiment du train qui, parti de Bruxelles au tout début de la matinée, nous rapprochait à chaque tour de roue de la gare de Strasbourg. La dramatique partie de cache-cache entamée depuis Londres dès le samedi précédent avec le sinistre professeur Moriarty nous avait contraint à cette escapade continentale dans l'attente fiévreuse de l'arrestation de ce dernier, escapade qui nous réduisait, nous qui avions si souvent donné la chasse à des criminels de tout poil, au rôle peu reluisant et somme toute inhabituel de gibier.
Mon compagnon, silencieux depuis Metz, parcourait le guide Baedeker consacré aux Bords du Rhin et j'étais, quant à moi, plongé dans l'édifiante lecture du Times que nous nous étions procuré l'avant-veille à l'embarquement de Newhaven. Abaissant mon journal pour contempler méditativement la fertile plaine alsacienne alanguie sous un ciel bas, je ne pus réprimer un frémissement que j'eus, sur le moment, la naïveté de croire imperceptible. Mais c'était compter sans le regard scrutateur que mon ami, nonchalamment rencogné dans la banquette opposée, braquait sur moi par intermittence.
- ... Rien à craindre, Watson ! me lança-t-il tout à trac. Les répliques d'un tremblement de terre ne sont jamais aussi fortes que la secousse initiale. Elles ne sauraient d'ailleurs être aussi tardives, or le séisme qui a frappé Strasbourg remonte déjà à quatre jours.
- Holmes ! m'écriai-je. Comment diable...
Mon ami ignora ce légitime accès de curiosité et reprit d'un ton docte :
- Strasbourg se situe à la jonction de deux plaques telluriques moyennement actives que les plus éminents séismologues nomment « le Fossé rhénan ». La ville a donc parfois à souffrir de ces menus désagréments. Par chance, le dernier en date n'occasionna que quelques dégâts matériels.
- Mais, comment avez-vous su, pour...
- Quoi ? Oh, ça ? Vous savez que je lis en vous comme dans un livre ouvert, Watson. Le coup d'oeil soucieux que vous avez jeté sur le paysage... L'incoercible frisson que vous avez extériorisé, par réaction mimétique, sans doute, à ce petit caprice de la croûte terrestre... Tout cela n'est-il pas assez éloquent ?
- Holmes, vous exagérez ! protestai-je. Il y aurait mille autres explications à ces symptômes !
Mon ami s'esclaffa.
- J'en conviens d'autant mieux que j'avais moi-même lu dans cet exemplaire du Times l'entrefilet concernant la nouvelle et que j'en connaissais par conséquent l'exacte localisation à la page des dépêches de l'étranger. Il m'a suffi dès lors de suivre votre regard, du journal à la fenêtre !
Nous étions seuls dans le compartiment, en sorte que Holmes avait pu se laisser aller à cet « exercice divin.
L'après-midi était bien avancée lorsque nous arrivâmes à Strasbourg. Aussitôt sortis de la gare, nous empruntâmes un fiacre pour l'hôtel d'Angleterre. La veille, Holmes avait expédié plusieurs télégrammes depuis la poste centrale de Bruxelles, dont un, précisément, à destination de cet établissement afin qu'on nous y réservât deux chambres pour la nuit. Ayant abandonné nos bagages à Dieppe dans le train pour Paris afin de livrer ce leurre à la criminelle surveillance du professeur Moriarty, nous étions présentement dépourvus du strict nécessaire et il était donc urgent de nous procurer d'indispensables accessoires de toilette ainsi que quelques vêtements de rechange. Ces divers achats nous menèrent dans le centre de la ville, et c'est là que nous apparut pour la première fois, dans toute l'écrasante splendeur de sa dentelle de grès rose, la cathédrale de Strasbourg.
Nous arrivions trop tard pour une visite effective du monument, mais, en nous reculant de façon significative dans la Krämergasse qui conduit à son parvis, nous pûmes en apprécier jusqu'à braver le torticolis les cent quarante-deux mètres de sa vertigineuse majesté.
- Un exemple remarquable de gothique flamboyant, commenta Holmes. Un travail de Titan. L'édification de l'ensemble ne demanda pas moins de deux siècles.
- Son flagrant inachèvement en est d'autant plus incompréhensible ! observai-je, un brin critique. Car enfin, les constructeurs auraient eu largement le temps d'adjoindre à cette unique tour de flèche que nous voyons à gauche une tour jumelle ainsi qu'il sied à toute cathédrale digne de ce nom !
- Bien vu ! approuva mon compagnon. La plate-forme supérieure de la partie droite, manifestement prévue pour la recevoir, en proclame, ô combien, l'aveuglante absence... Une véritable injure à la symétrie ! Voyons... Que déduiriez-vous de cette absence, Watson ?
- Que diable voulez-vous que j'en déduise ? rétorquai-je. Que nos amis continentaux ont toujours été d'impénitents velléitaires ? Qu'ils ont à la longue par trop présumé de leurs forces ou de leurs moyens financiers ? Que, de toute éternité esclaves des modes, ils ont été rattrapés par la soudaine obsolescence du style gothique ?
- Très brillant, Watson ! Chacune de ces explications pourrait en effet être la bonne. Mais tel n'est pas le cas. (Holmes sortit de sous le pan de son Macfarlane le guide Baedeker qui, décidément, ne le quittait pas et me le brandit sous le nez.) « Doctus cum libro », Watson ! latinisa-t-il. Si cela vous intéresse, je me ferais une joie d'éclairer votre lanterne devant un bon dîner.
Nous gagnâmes nos chambres aussitôt rentrés à l'hôtel pour y déposer le fruit de nos emplettes, nous rafraîchir et, enfin, changer de linge, puis nous nous retrouvâmes dans la salle commune de l'établissement. Un bon feu crépitait dans la grande cheminée armoriée. Dès qu'il nous vit, confortablement installés devant l'âtre, le réceptionniste quitta son comptoir et accourut vers nous, un papier à la main.
- Un télégramme pour vous, Herr Holmes, annonça-t-il. Il vient d'arriver.
L'employé transmit le papier à mon ami qui le décacheta avec fébrilité. Ayant lu la teneur du message, Holmes émit un juron. Il malaxa rageusement le papier dans son poing et le jeta dans les flammes.
- J'aurais dû le prévoir ! gronda-t-il. Moriarty a fui Londres. Lestrade m'informe que toute sa bande est sous les verrous... à sa funeste exception. Nul doute qu'à l'heure qu'il est le professeur ait déjà posé le pied sur le continent pour nous retrouver et se venger. Je deviens un compagnon de voyage par trop exposé, Watson. Vous devez regagner l'Angleterre au plus vite !
J'allais riposter qu'il n'en était pas question et argumenter en ce sens, mais Holmes éluda tout débat par un rassérénant :
« La carte du restaurant de l'hôtel semble prometteuse. Si nous allions dîner ? »
A table, notre conversation roula presque ex-clusivement sur les derniers développements de l'affaire Moriarty, moyennant quoi Holmes négligea de m'éclairer sur le mystère de la cathédrale et de sa flèche unique. Nous en étions au dessert quand le préposé à la réception revint vers nous. Il était cette fois accompagné d'un quinquagénaire de belle prestance, botté et sanglé dans un impeccable uniforme galonné aux manches.
Euh... Herr Holmes... Pardonnez-moi de vous déranger à nouveau...
- Qu'y a-t-il, mon ami ?
L'employé esquissa un pas de côté.
-Euh... Permettez-moi de vous présenter Herr Wolkenstein, chef de notre police urbaine.
En guise de salut, l'intéressé claqua les talons et porta militairement la main à la visière rutilante de son képi tandis que le réceptionniste s'éclipsait, mission accomplie. Holmes éloigna la coupe de sa salade de fruits, posa sa fourchette et s'humecta les lèvres de sa serviette.
- Enchanté, fit-il d'un ton neutre.
Herr Holmes... Doktor Watson... (L'homme inclina le buste.) Excusez mon intrusion. Votre illustre présence dans notre ville a été signalée à mes services par notre relevé bi-quotidien des fiches d'hôtel et des réservations.
L'officier s'était exprimé dans un anglais fort correct, mais avec un accent teuton à trancher au sabre.
- Votre police est fort efficace, complimenta froidement mon ami. Maintenant, que puis-je pour vous ?
- C'est que... Herr Holmes... Nous avons sur les bras une affaire des plus singulières...
Monsieur, répliqua mon compagnon, le docteur Watson et moi ne sommes ici que pour quelques heures. Je doute fort, par conséquent...
- Croyez bien, Herr Holmes, que je n'aurais jamais pris la liberté de venir troubler la quiétude de votre trop court séjour si l'affaire dont j'espérais vous entretenir ne vous concernait pas de près ou de loin...
J'arquai le sourcil, évoquant déjà l'ombre inquiétante de Moriarty se profilant sur la capitale du Reichsland.
« Hum !... Puis-je m'asseoir ? »
- Je vous en prie, consentit Holmes, intrigué.
Le policier approcha une chaise et reprit, une fois installé :
- Il s'agit d'un cadavre.
- Un cadavre ?
- Oui. Le cadavre d'un vagabond, inconnu de nos services, découvert assassiné dans un chantier récemment désaffecté proche de la gare.
- Ah ?... Et qu'est-ce qui vous permet de supposer que cet homme, ce vagabond, puisse avoir - de près ou de loin - un quelconque rapport avec moi ?
- Ceci.
Notre consultant imprévu sortit son portefeuille et en préleva un feuillet chiffonné qu'il remit à mon compagnon.
« Nous l'avons déniché dans la doublure de son manteau. »
Holmes en lut rapidement le contenu et me tendit le papier par-dessus la table. Le feuillet représentait un portrait en pied de mon compagnon en costume de voyage. Sous le dessin, ces deux mots : « Sherlock Holmes », soulignés d'une colonne de nombres :
16.23
20.43
3.29
- Quelle heure est-il, Watson ?
J'exhibai ma montre de gousset et en fis jouer le fermoir.
« ... Baste! coupa sèchement mon ami. L'heure est grave, Watson, quelle qu'elle soit ! (À notre obligé :) Pourrais-je voir ce cadavre ?
- Rien de plus simple, Herr Holmes ! s'empressa Wolkenstein, la mine épanouie. Il est à notre institut de Médecine légale.
La voiture personnelle du policier nous déposa peu après devant le portail d'une austère bâtisse gardée par deux factionnaires en uniforme qui nous saluèrent au passage. Nous descendîmes sans attendre dans les sous-sols sous la conduite de notre guide, et, là, suivîmes un dédale de couloirs aux murs badigeonnés à la chaux pour aboutir à une chambre glaciale dont le centre était occupé par un lit roulant d'hôpital. Sous le drap du lit se devinait une forme humaine, inerte pour jamais. À l'espagnolette du soupirail pendait, accroché à un cintre, un épais manteau rapiécé, au dos souillé de sang séché, que l'on devinait gonflé des hardes du défunt.
Holmes s'attarda un bref instant à passer en revue ces vêtements, et, quand il en eut terminé, nous rejoignit près du reposoir en hochant la tête d'un air entendu.
Wolkenstein écarta le drap recouvrant le corps et nous découvrîmes, allongé sur le dos dans sa pathétique nudité, un homme grand, large d'épaules, à la longue chevelure blond-roux.
- Vous m'avez bien dit l'avoir trouvé dans un chantier proche de la gare ? demanda Holmes.
- C'est ça, confirma le policier. Dans une tranchée où il avait sa couche. C'était la première nuit qu'il passait là. Par temps sec, cette excavation sert de refuge à une quinzaine d'habitués. Une de nos patrouilles sanitaires l'a découvert là voici trois jours, le lendemain du...
- ... du tremblement de terre, compléta Holmes en affinant les lèvres, intensément recueilli. Mais intéressons-nous plutôt à ses blessures.
- Il y en a deux. Une au coeur, l'autre au niveau de l'aorte ; les deux potentiellement mortelles, diagnostiquai-je. Notre assassin savait ce qu'il faisait.
Holmes se défit de sa casquette et de sa cape qu'il jeta sur l'unique chaise de la pièce. Il sortit sa loupe et en focalisa la lentille alternativement sur les deux plaies.
- Hum... Double transpercement... marmonna-t-il. Minuscules orifices de sortie... J'imaginerais volontiers une aiguille ou un stylet à la pointe particulièrement effilée.
Mon ami ramena encore de sa poche un mètre à ruban. Il statua simplement après l'avoir dévidé et appliqué sur la poitrine de la victime :
« L'écartement des deux orifices est de 16 centimètres. »
Puis, ayant tourné le corps sur le flanc, il se pencha pour constater :
« Les dégâts sont plus importants de ce côté. L'homme a de toute évidence été frappé dans le dos. Le stylet a pénétré jusqu'au manche, ce qui nous révèle que celui-ci est de section octogonale. (Sans transition, au policier :) Avez-vous interrogé les témoins potentiels du meurtre... Je veux dire les autres vagabonds » ?
- Oui. Pas plus tard que le lendemain. Et en particulier celui qui était son voisin le plus proche. Ce dernier m'a confié que le séisme les avait réveillés en pleine nuit - la secousse a été consignée à 4 heures 10 du matin - et qu'ils se sont tous enfuis, épouvantés, juste après la réplique. Avant de vider les lieux, toutefois, notre témoin a eu le temps de voir la victime se lever tant bien que mal et faire quelques pas en titubant avant de s'écrouler comme une masse. Quoi qu'il en soit, leurs déclarations à tous sont unanimes : aucun, auparavant, n'a vu quoi que ce soit qui puisse s'apparenter à un homicide.
- Tout indique, cependant, qu'un de ces gaillards a fait le coup ! m'exclamai-je. Il n'y a pas d'autre explication rationnelle ! Une querelle de voisinage pour une occupation de place usurpée, sans doute...
Wolkenstein eut une moue dubitative.
- Ce ne sont là que de pauvres bougres, Herr Doktor, plaida-t-il. D'inoffensifs mendiants bien connus de nos services. Certains, je vous l'accorde, sont capables de violences sous l'emprise de l'alcool, mais, franchement, je vois mal l'un d'entre eux trucider un de ses congénères avec cette sauvagerie raffinée, surtout pour une banale question de préséance. Nous ne sommes pas à la cour impériale !
- Vous n'avez rien trouvé d'autre sur la victime que ce papier ?
- Non, Herr Holmes.
Mon ami ne parut guère se satisfaire de la réponse de notre hôte. Il alla chercher la paire de godillots qui voisinaient à l'aplomb du manteau sur le sol carrelé et les rapporta. Étrangement, il s'intéressa aussitôt aux talons. Il en palpa puis en força les contours, ce qui, bientôt, déclencha un déclic, et nous le vîmes, à notre grande surprise, faire pivoter celui de la chaussure droite. Le talon évidé recelait une cachette hors de laquelle il puisa une petite clé. Une étiquette, numérotée 14, était liée à l'anneau par un cordon.
- Un endroit des plus insolites pour ranger une clé, m'étonnai-je. Croyez-vous que ce soit pour la lui voler qu'on l'a tué, Holmes ?
- Son assassin ne l'a pas trouvée, en tout cas, souligna Wolkenstein. (Il toussota pour remâcher sa déception.) Hum !... La découverte d'une pièce d'identité eût été assurément plus instructive.
Holmes claqua la langue, agacé, et déclara d'un ton las en montrant du pouce le manteau derrière lui :
- Les hardes de cet homme ne sont que des oripeaux de comédie et son identité m'est parfaitement connue : il s'agit de Jeronathan Ketcham, alias Jocelyn Kermadec, alias Jürgen Kastner, alias Joop Kampersteen, alias Janos Karpathy.
Notre hôte écarquilla ses yeux de porcelaine, submergé par cette avalanche d'identités, lui qui se serait contenté d'une !
- Quelle heure est-il, Watson ?
- 10 heures 40, mais...
- Nous nous rendons immédiatement à la gare.
L'achèvement de la nouvelle gare de Strasbourg remontait à 1883, soit huit années auparavant, ce qui est assez dire qu'elle bénéficiait des aménagements les plus modernes comme l'installation d'une consigne personnalisée, réservée, il est vrai, à la seule discrétion des voyageurs de première classe. Nous nous approchâmes de l'imposant front de casiers et Holmes, muni de la clé, ouvrit sans tarder celui qui arborait en évidence, peint sur sa portière, le numéro 14. Le casier contenait une valise à courroies au cuir éloquemment griffé des initiales « J.K. ». Holmes s'empara du bagage, déboucla les courroies en un tournemain, et, avant même que notre hôte ait fait mine de s'interposer, fractura les fermoirs à mollettes de combinaisons à l'aide de la lame de son canif. La valise ouverte, il commença par arracher - sans davantage d'égard pour le bien d'autrui - le tissu intérieur de l'abattant, révélant, étagées dans des pochettes idoines, plusieurs pièces d'identité qui, vérification faite, déclinaient les divers patronymes précédemment cités.
- Holmes ! Nous direz-vous enfin à quoi riment ces multiples identités ? questionnai-je à bout de patience. Ketcham était-il une sorte de... d'agent secret ?
Mais mon compagnon était bien trop occupé à inventorier le contenu de la valise pour daigner me répondre séance tenante.
Il y avait là les classiques piles de vêtements - beaucoup plus bourgeoisement respectables que les haillons exposés à la Morgue - au milieu desquels trônait un superbe coffret oblong en acajou. L'intérieur était tapissé d'un luxueux velours rouge, et, au creux de l'empreinte prévue à cet effet, reposait une étrange arme de poing à l'acier étincelant complétée d'un boîtier de munitions. Holmes empoigna la crosse de l'arme et en fit basculer le barillet, lequel, à mon vif étonnement, ne comptait pas moins d'une douzaine de compartiments, tous approvisionnés.
- ... Un revolver à air comprimé lanceur d'aiguilles, précisa mon ami en s'aidant méticuleusement d'une pince de sa trousse portable pour extraire un projectile. Une arme redoutable... Ketcham a dû la faire exécuter pour son usage professionnel par un expert en armurerie. Un expert clandestin, s'entend.
Le chef de la police avança machinalement la main pour se saisir de l'aiguille à fins d'examen.
- Prenez garde ! rugit Holmes en l'attrapant au poignet. Je gage qu'elle est empoisonnée ! Ces projectiles se doivent d'être mortels même s'ils n'atteignent pas un point vital. Ketcham n'était pas homme à laisser quoi que ce soit au hasard !
Mon ami disposait à présent de suffisamment d'informations pour étancher ma curiosité.
« Ketcham, voyez-vous, Watson, est un meurtrier d'une espèce assez rare. C'est une ombre, un fantôme, qui, étant son seul maître, opère en solitaire. Il lui revient le douteux mérite d'avoir inauguré une spécialité criminelle inédite à ce jour. Il se veut un professionnel de l'assassinat, une sorte de mercenaire qui loue ses talents - qui ne sont pas minces - à tout particulier ou toute organisation désireux de se débarrasser d'un ou plusieurs gêneurs. Inutile de préciser que ses services se rémunèrent au prix fort !
« Ces jours derniers, sachant que les meilleurs éléments de sa bande étaient étroitement surveillés par Scotland Yard, Moriarty ne pouvait faire appel qu'à une aide extérieure. Il contacta donc Ketcham, et, une fois le contrat passé entre eux, notre homme fut aussitôt dépêché sur le continent avec, pour hypothétique mission, de nous y précéder et de nous éliminer. »
- Ceci explique le feuillet avec votre signalement trouvé sur lui, inféra judicieusement Wolkenstein.
- ... Mais surtout les horaires des trains en provenance de Bruxelles ; 16 h 23, 20 h 43, 3 h 29... S'il n'avait été éliminé par un assassin plus fantomatique encore, Ketcham nous eût ponctuellement guettés à l'arrivée de chacun... Nous l'avons échappé belle, Watson !
- D'accord, convins-je après un frisson rétrospectif, mais cela n'explique en rien cette défroque de loqueteux ni pourquoi il ne s'est pas installé plus confortablement dans n'importe quel hôtel de la ville...
- Oh, ce ne fut sûrement pas de gaîté de coeur qu'il se résigna à ce simulacre de déchéance ! Mais il est patent que le choix du chantier comme havre de repos réunissait plusieurs avantages. Celui-ci est proche de la gare et notre homme pouvait évoluer là incognito à toute heure du jour et de la nuit avec son arme à disposition. N'oubliez pas, en outre, que les services de police locaux ont la réputation d'être remarquablement efficaces. Les réservations d'hôtel sont épluchées - nous en savons quelque chose - et les papiers d'identité des voyageurs contrôlés au jour le jour... De faux papiers, même habilement contrefaits, auraient pu attirer l'attention d'un fonctionnaire tant soit peu perspicace. Un tueur de l'envergure de Ketcham ne pouvait se permettre de courir ce genre de risque.
- Mais alors, si je comprends bien, m'avisai-je enfin, l'assassin de Ketcham, en agissant préventivement, n'a rien fait d'autre que nous sauver la vie !
- De fait, Watson, concéda mon ami, je crois que nous pouvons retenir l'existence d'un mystérieux et providentiel ange gardien.
- ... Un ange gardien doublé d'un ange exterminateur ! renchérit le policier qui souligna, insatiable : « ... Car enfin, il y a bien eu meurtre, et l'assassin, quels que soient ses mobiles, court toujours ! »
- La mission dévolue à Ketcham comportait tout de même une grosse part d'impondérables... relançai-je, songeur.
Je vis Holmes sourciller.
- Par exemple ?
- Par exemple, comment diable Moriarty a-t-il pu être informé - et, par suite en avertir Ketcham - que notre escapade nous conduirait infailliblement à Strasbourg ?
Comme s'il avait prévu - et redouté - cette remarque de ma part, Holmes, à ce moment, se prit le front entre les mains dans une posture, assez inattendue chez lui, de mortification.
- Il l'a été par moi, hélas ! confessa-t-il dans un profond soupir. Ah, Watson, vous seriez bien fondé à blâmer ma coupable inconséquence !
« Souvenez-vous de la visite que Moriarty me fit, la semaine passée à Baker Street, pour me menacer du chantage mortel qui devait décider de notre départ. (Je vous ai maintes fois rapporté les grandes lignes de notre entretien.) Or, quand on reçoit chez soi, fût-ce à l'improviste, un personnage aussi dangereusement clairvoyant que le professeur, on ne devrait rien laisser traîner dans son champ de vision, pas même un indice aussi peu compromettant en apparence que le guide Baedeker « Bords du Rhin » que je consultais juste avant sa venue et que j'avais inconsidérément posé sur ma table de lecture... Son oeil d'aigle n'a pas manqué d'enregistrer ce détail et son esprit pénétrant n'a pas tardé à en déduire que si nous réussissions à échapper à ses griffes en Angleterre, Strasbourg serait, sinon notre destination finale, du moins une ville étape... Ah, Watson... En lui vendant ainsi la mèche d'entrée de jeu, j'aurais aussi bien fait de lui communiquer verbalement notre futur itinéraire !
Il était à ce moment 23 heures passées de 45 minutes. Wolkenstein réquisitionna la valise comme pièce à conviction, puis nous voitura jusqu'à notre hôtel. Sur place, nous réintégrâmes nos chambres, non sans avoir prié au préalable le réceptionniste de nous faire réveiller sans faute à 3 heures du matin, ce qui, on l'a compris, ne nous laissait qu'un délai des plus réduits pour profiter des bienfaits d'un somme réparateur.
J'étais plongé dans mes rêves lorsque je me sentis violemment secoué par l'épaule. Je me dressai sur mes oreillers. Enveloppé par l'épais nuage de fumée que dégageait sa pipe, mon compagnon, vêtu de pied en cap, m'intima abruptement :
- Vite ! Habillez-vous, Watson ! Il n'y a pas une minute à perdre !
- Bonté divine !... Holmes ! m'écriai-je, hagard. Qu'arrive-t-il ? Quelle heure est-il ?
- Rhâââh ! Peu importe ! Debout, Watson ! Le temps presse !
Nous ne perdîmes par conséquent pas une minute. Nous convoquâmes un fiacre et allâmes réveiller à son tour Wolkenstein, lequel nous avait spécifié - sans trop oser croire à cette éventualité - qu'il se tenait à notre disposition pour le reste de la nuit si jamais mon ami était touché par la grâce d'une lumineuse inspiration.
Il était 2 heures 35 du matin quand ce dernier nous conduisit sur les lieux du crime. C'était une fosse de grandes dimensions aux reliefs indirectement éclairés par la lumière blafarde d'un réverbère perché en retrait d'un de ses hauts bords; elle était assez dénivelée, en somme, pour protéger du vent froid de la nuit les déshérités qui y avaient élu domicile.
Nous descendîmes à l'aide d'une échelle, et, dès que nous fûmes à pied d'oeuvre, Wolkenstein réveilla les dormeurs d'une sonnerie de sa trompe pour les faire déguerpir. J'observai, pensif :
- Réussir à perpétrer un meurtre en présence d'autant de témoins potentiels - je montrai les hommes qui levaient le camp -, cela tient véritablement du miracle !
- Un miracle n'aurait en soi rien d'inaccessible à un ange, gardien ou non, estima Holmes avec ce qu'il fallait d'ironie. La faculté de se rendre invisible à volonté ne s'inscrit-elle pas dans le droit fil des prérogatives séraphiques ?
- Qu'il soit ange ou démon, il est hélas vraisemblable que l'identité de cet assassin-là nous demeure à jamais inconnue, déplora Wolkenstein, qui se demandait visiblement ce qui pouvait bien motiver notre présence en ces lieux.
- Oh, quant à cela, l'identité de cet assassin-là ne me paraît guère plus douteuse que celle de feu Ketcham, laissa tomber Holmes, on ne peut plus économe de ses effets. Il s'appelle Martin Schoenfelder.
Le policier sursauta à cette identification intempestive, et, n'eût été l'habitude que j'avais des sorties parfois sidérantes de mon ami, je l'aurais imité.
- Que dites-vous ?!
- Holmes, vous vous moquez ! Comment pouvez-vous avancer ce nom avec une pareille assurance ?
Moins sceptique que moi quant aux capacités divinatoires de mon ami, Wolkenstein tournait déjà les talons pour gagner le siège de la police afin de rechercher dans les fichiers tout renseignement permettant de localiser au plus vite le nommé Schoenfelder, mais Holmes brisa net son élan.
- Oh, vous ne le trouverez pas en ville, prévint-il. Ou alors peut-être au cimetière... Martin Schoenfelder a bien vécu à Strasbourg, mais il y a de cela environ quatre cent cinquante ans.
Nous allions de stupéfaction en ébahissement.
- Expliquez-vous, Holmes !
- Il me faudrait une pelle et une lanterne, fut une repartie bien dans sa manière. Vous trouverez certainement ce matériel dans la cabane de chantier que j'aperçois là-bas.
Sa demande satisfaite, Holmes - sur l'indication de notre guide ? racla du fer de la pelle le périmètre où Ketcham avait dormi, puis, s'accroupissant pour parachever sa besogne, gratta précautionneusement la terre en se servant de sa main gantée comme d'un pinceau d'archéologue.
- C'est bien ce que je pensais, dit-il en se relevant.
En me penchant un peu, j'entrevis, à la lueur de la lanterne que j'arborais tel un vivant luminaire, les lambeaux d'une toile grossière maculée de taches brunâtres. C'est alors que mon ami nous révéla l'incroyable vérité, une vérité illustrant au mieux, en l'occurrence, son axiome de prédilection :
« Lorsqu'un problème soumet à notre sagacité un éventail de solutions que le raisonnement repousse l'une après l'autre, celle qui reste, aussi improbable soit-elle, se doit nécessairement d'être la bonne. »
« ... Martin Schoenfelder était, dans les dernières années du XIVème siècle, le plus fameux orfèvre de la cité. La cathédrale était alors en cours de construction et il ne restait plus aux bâtisseurs qu'à en coiffer la façade de ses deux tours réglementaires. Ainsi que cela se pratiquait couramment à l'époque, les notables de la ville avec le bourgmestre à leur tête passèrent commande à notre artisan d'une sculpture représentant le monument en réduction, et notre homme, s'inspirant scrupuleusement du plan des architectes, eut à coeur de ciseler son ouvrage dans l'or le plus pur. Car, vous ne l'ignorez pas, il était de tradition au Moyen Âge de promener à travers la ville ce genre d'objet votif sur un pavois à l'occasion des fêtes religieuses. Schoenfelder s'exécuta donc et produisit le chef-d'oeuvre que l'on espérait de ses mains habiles.
« Entre-temps, malheureusement, les architectes reçurent la désastreuse révélation que leurs lointains devanciers avaient commencé la construction du monument sans se préoccuper du substrat destiné à en accueillir les fondations. Or il s'avéra en toute dernière extrémité que ce terrain, immémorialement marécageux, était des plus instables. - À quelque chose, du reste, malheur est bon, car ce sous-sol malléable explique l'étonnante résistance de la cathédrale aux séismes dont la ville est volontiers coutumière.
« Les architectes, donc, firent valoir aux notables que s'il était possible d'élever une tour de flèche en étayant l'assise souterraine au moyen de solides piliers de chêne, il était en revanche par trop risqué d'en édifier une seconde. Car la physique a ses lois, plus rigoureuses encore que celles de Thémis... Condamnée de facto par son poids excédentaire, cette tour jumelle aurait menacé à coup sûr l'équilibre voire l'existence même de l'ensemble. De fait, si cette hasardeuse érection avait été entreprise, la cathédrale se serait irrémédiablement enfoncée dans ses soubassements et Strasbourg y aurait gagné, au mieux, une seconde tour de Pise ! La mort dans l'âme, on fut donc contraint de renoncer au projet initial. Naturellement, les quelques personnes qui étaient dans la confidence se gardèrent bien d'ébruiter la nouvelle. La déception des habitants aurait été immense et leur réaction, imprévisible... Mais, bah... Le temps passa là-dessus, les générations se succédèrent, et, de guerre lasse, le regard de chacun s'accoutuma à cette absence.
Holmes se tourna vers moi.
« Voilà pourquoi, Watson, la cathédrale de Strasbourg n'eut et n'aura jamais qu'une seule flèche à proposer à notre admiration.
« ... N'empêche, enchaîna-t-il aussitôt, notre scrupuleux artisan, ignorant de ces aléas, avait, lui, achevé son travail, et c'est avec une fierté légitime qu'il vint en présenter le fruit à ses commanditaires. Or, contrairement à son attente, ces derniers en furent consternés ! La cathédrale miniature, si elle avait été exhibée en public - puisque aussi bien tel était le rôle qui lui était assigné -, n'aurait-elle pas été un permanent et cuisant rappel de ce qu'aurait pu être le monument dans toute la magnificence de sa complétude ? Bien entendu, on ne s'arrêta pas à la désolante solution de marteler ce chef-d'oeuvre pour l'amputer de sa tour en surplus... Ce qui, d'ailleurs, est fort heureux à plus d'un titre !
D'un geste théâtral, Holmes rabattit ce qui restait de toile et dévoila à nos yeux émerveillés la cathédrale « intégrale » étincelant de tout son or à la lueur pourtant assourdie de ma lanterne. La sculpture reposait dans une caisse dont les montants pas plus que le couvercle n'avaient résisté à l'usure des siècles. Insensible à la contagion de notre émerveillement, mon ami poursuivit :
« On enterra donc ce trésor en grand secret dans une friche retirée afin de l'oublier au plus vite. C'est ce même trésor que, par le plus grand des hasards, Ketcham découvrit à ses dépens voici quatre jours. Le tremblement de terre fit le reste. Par un brutal exhaussement de terrain, la cathédrale remonta à la surface, piquant sa victime aux endroits définis par la pointe des deux flèches. - Vous remarquerez que ces deux pointes ensanglantées sont bien espacées de 16 centimètres. Puis le séisme connut une réplique qui l'enterra derechef. Emmitouflé dans son manteau, Ketcham sommeillait, allongé sur le dos, quand il a été frappé par en-dessous et non par derrière. Il est, à ma connaissance, le seul homme à avoir été proprement occis par une cathédrale... avec la complicité active d'un tremblement de terre ! La justice immanente, sans doute... Si j'étais un bigot, je serais tenté de voir là une intervention de la divine providence ! »
Mon ami tira sa montre de la poche de son gilet.
- Il est 3 heures 20. Nous avons juste le temps de passer à l'hôtel et de nous précipiter à la gare.
- À quelle heure est votre train ? demanda le policier.
- 3 heures 56.
- Ma voiture est à votre disposition. Et je me ferai un devoir de régler votre note pendant que vous réunirez vos affaires.
- C'est fort aimable à vous.
- ... Vraiment le moins que nous puissions faire pour vous obliger, Herr Holmes !
Plus tard, dans le rapide qui nous emportait vers Genève, nous n'eûmes point, Holmes et moi, une de ces conversations à bâtons rompus que nous improvisions volontiers en conclusion d'une affaire. Aussitôt dans notre compartiment, nous sombrâmes dans un sommeil de brutes dont nous ne sortîmes que pratiquement parvenus à destination. Une autre affaire, la plus pénible que j'aurais jamais à relater, nous attendait en Suisse, à Meiringen, mais cela, selon une formule que m'emprunterait en son temps sans la moindre vergogne un confrère en écriture pourtant estimé, est une autre histoire.